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Pierre Vadi
Cendrillon

Très haut dans le ciel, des oiseaux carnassiers volaient en cercles. Il se mit à ramasser quelques petits tas. Ils se tordaient et gonflaient comme de la pâte, et il sut qu'il y avait des créatures vivantes à l'intérieur ; il les transporta avec précaution dans le couloir vide du bâtiment. L'un d'eux était ouvert, portant une déchirure dans son enveloppe ressemblant à une chevelure tressée ; Il devint trop gros pour pouvoir être porté, et il le vit alors dans le mur. Il était posé dans un compartiment, la déchirure était si large qu'il pouvait apercevoir la créature au-dedans. Il descendit l'escalier en courant, mais les marches se dérobèrent sous ses pas. Il manquait des planches. Son regard plongea dans la brèche, dans une cavité froide et sombre, et le sol était couvert de bois tellement pourri qu'il formait une couche de poudre humide, rongée par la moisissure gluante.

- Je suis Manfred, dit-il.

Sous la peau de Mr. Kott, il y avait des ossements humides et luisants. Mr. Kott était un sac d'ossements, sales et néanmoins luisants-humides. Il pouvait voir tout ce qui se passait à l'intérieur de Mr. Kott, et en même temps, l'extérieur déclarait :
- J'adore Mozart. Je vais mettre cet enregistrement.
Sur la boîte était écrit : "Symphonie N°40 en sol mineur, K.550 ". Mr. Kott tripota les boutons de l'amplificateur.
- C'est Bruno Walter qui dirige, déclara-t-il à ses invités. Un grand événement de l'âge d'or du disque.
Les haut-parleurs émirent un horrible vacarme constitué de grincements et de cris stridents, comme des convulsions de cadavres. Mr. Kott éteignit le magnétophone.
- Désolé, marmonna-t-il.
Il s'agissait d'un vieux message codé, de Rockingham ; de Scott Temple ou d'Anne ; ou de quelqu'un d'autre ; Mr. Kott, lui, le savait.

Sous la peau de Mr. Kott, il y avait des ossements humides et luisants. Mr. Kott était un sac d'ossements, sales et néanmoins luisants-humides. Sa tête était un crâne contenant des billets qu'il mâchonnait ; au-dedans, les billets devenaient des objets pourris que quelque chose mangeait pour les faire mourir.
Jack Bohlen était également un sac mort, grouillant de rongeasse. Joliment peint, d'odeur agréable, l'extérieur qui trompait presque tout le monde se pencha vers Miss Anderton, et il le vit ; il vit que cela désirait terriblement la jeune femme. La forme humide et poisseuse se glissa près d'elle et les mots sautèrent de sa bouche comme des insectes morts.
- J'adore Mozart, disait Mr. Kott. Je vais mettre cet enregistrement.
Il tripota les boutons de l'amplificateur.
- C'est Bruno Walter qui dirige. Un grand événement de l'âge d'or du disque.
Les haut-parleurs émirent un horrible vacarme constitué de grincements et de cris stridents, comme des convulsions de cadavres. Il éteignit le magnétophone.
- Désolé, marmonna Arnie Kott.
Jack Bohlen tressaillit en entendant ce bruit, et respira le corps de la femme assise près de lui ; il aperçut les minuscules gouttes de sueur sur sa lèvre supérieure, où une légère trace de rouge donnait l'impression d'une coupure. Il voulait mordre ces lèvres, faire apparaître du sang à cet endroit. Il nous faut sortir d'ici, nous retrouver seuls pensa Jack. Mais en regardant autour de lui, il s'aperçut qu'ils étaient seuls ; Arnie était sorti et ne pouvait plus les voir. Il se trouvait dans la cuisine et discutait avec son Bleek domestique.
En se penchant vers elle, il vit s'évanouir sa beauté langoureuse. Des crevasses jaunâtres s'élargirent sur ses dents, qui s'effritèrent et disparurent dans ses gencives ; à leur tour, celles-ci devinrent verdâtres et sèches comme du cuir ; Doreen se mit à tousser et lui cracha au visage un grand nuage de poussière. Il la lâcha. Lorsqu'elle se recula, ses os produirent de petits bruits secs en se brisant. La bouche morte se tordit : du plus profond de ce tuyau qui formait la gorge, une voix murmura : "Tu n'as pas été assez rapide. " Puis la tête s'écroula complètement, laissant émerger l'extrémité blanche et pointue du cou, comme un tuteur.
Doreen s'affala en un petit tas d'écailles sèches, presque transparentes, ressemblant à la peau d'un serpent venant de muer ; cela ne pesait presque rien, Jack les épousseta de la main. Au même instant, il fut surpris d'entendre la voix de Doreen dans la cuisine. - Arnie, je crois que je vais rentrer chez moi. Franchement, je ne peux pas supporter Manfred très longtemps ; il bouge sans arrêt, il ne reste jamais tranquillle. Jack tourna la tête et aperçut Doreen à l'autre bout de la pièce, tout près d'Arnie. Elle l'embrassa sur l'oreille. - Bonsoir, chéri, dit-elle.
- J'ai lu quelque chose à propos d'un gosse qui croyait être une machine, déclara Arnie.
Puis la porte de la cuisine se referma ; Jack ne pouvait plus les entendre, ni les voir.
Il se leva en chancelant, mais parvint à marcher, pas à pas, vers l'amplificateur et le magnétophone d'Arnie. Il prit une bande, ouvrit le coffret. Après quelques faibles efforts maladroits, il réussit à poser la bobine sur l'axe du plateau.
La porte de la cuisine s'entrouvrit : un œil le regarda mais il ne parvint pas à savoir de qui il s'agissait.
Je dois sortir d'ici se dit Jack Bohlen. Ou résister ; je dois supprimer cela, le rejeter si je ne veux pas être englouti.
Cela me dévore.
Il tourna nerveusement le bouton du volume et fut assourdi par le vacarme de la musique qui déferla dans la pièce, se répandit sur les murs, les meubles, vint frapper la porte entrebâillée de la cuisine, attaquant tout ce qui se trouvait à portée.
La porte de la cuisine s'effondra, les gonds brisés ; elle s'écroula sur le sol et quelque chose jaillit de la pièce, une chose que le rugissement musical forçait enfin à l'action. Cela se précipita vers lui, vers le bouton du volume. Le bruit s'apaisa. Jack se sentit mieux. Une fois encore, il se sentait sain d'esprit.

W.A. Mozart, Symphonie N°40 en sol mineur, K.550

- J'adore Mozart, confia Arnie Kott à Doreen, à Jack Bohlen et au fils Steiner. Je vais mettre cet enregistrement.
Il sortit la bobine de sa boîte et la plaça sur le magnétophone ; puis il tripota les boutons de l'amplificateur jusqu'au moment où se fit entendre le sifflement de l'amorce passant devant la tête de lecture.
- C'est Bruno Walter qui dirige, déclara-t-il à ses invités. Un grand événement de l'âge d'or du disque.
Les haut-parleurs émirent un horrible vacarme constitué de grincements et de cris stridents. Ces bruits, on dirait les convulsions des morts, se dit Arnie avec horreur. Il se précipita pour éteindre le magnétophone.
Assis sur le tapis, Manfred Steiner découpait des photos de magazines à l'aide de ciseaux, puis les collait pour obtenir des images différentes. Il redressa la tête en entendant le bruit.Le garçon vit Mr. Kott foncer pour éteindre le magnétophone. Comme Mr. Kott devient fou, remarqua Manfred. Il était difficile de le suivre quand il se déplaçait aussi rapidement ; d'une certaine manière, on aurait dit qu'il réussissait à disparaître d'un côté de la pièce pour réapparaître à un autre endroit. L'enfant sentit la peur monter en lui.
Le bruit l'effrayait également. Il regarda vers le divan, où se trouvait Mr. Bohlen, pour voir si ce dernier était contrarié comme lui. Mais Mr. Bohlen resta assis près de Doreen Anderton, tellement serré contre elle que l'enfant recula d'inquiétude. Comment deux personnes pouvaient-elles se tenir aussi près l'une de l'autre ? Pour Manfred, c'était comme si leur deux individualités s'étaient confondues, et il fut terrifié à l'idée d'un tel mélange. Il fit semblant de ne pas les voir ; il passa près d'eux et se dirigea vers la sécurité du mur bien net.
La voix de Mr. Kott frappa le garçon, une voix dure et hachée qu'il ne put comprendre. Doreen Anderton se mit alors à parler, puis Jack Bohlen ; maintenant, ils parlaient tous d'une manière confuse, et Manfred porta les mains à ses oreilles. D'un seul coup, sans le moindre avertissement, Mr. Kott traversa la pièce comme une flèche et disparut complètement.
Le garçon regarda de tous les côtés, mais sans parvenir à l'apercevoir. Il se mit à trembler en se demandant ce qui allait arriver. Et il fut stupéfié de voir que Mr. Kott venait de réapparaître dans la pièce où se trouvait la nourriture ; il discutait avec le personnage sombre.
Avec une élégance bien rythmée, le personnage sombre descendit du tabouret élevé, puis traversa la pièce, pas à pas, pour aller chercher un verre dans le placard. Ebahi par les mouvements de cet homme, Manfred l'observa directement ; à cet instant, l'autre se retourna pour regarder le garçon.
- Tu dois mourir, lui annonça l'homme sombre d'une voix lointaine. Puis tu renaîtras. Comprends-tu mon enfant ? Tu ne peux rien obtenir actuellement, car quelque chose n'a pas marché, et tu es incapable de voir, d'entendre et de sentir. Personne en peut t'aider. Comprends-tu ?
- Oui
Le personnage sombre glissa vers l'évier, versa de la poudre et de l'eau dans le verre, puis le tendit à Mr. Kott, qui le but entièrement sans cesser de bavarder. L'homme sombre était très beau. Pourquoi ne pourrais-je pas être comme ça ? songea Manfred. Personne d'autre ne lui ressemblait.
Sa vision, son contact avec le personnage d'ombre, furent brusquement interrompus. Doreen Anderton était passée entre eux en se précipitant dans la cuisine pour se mettre à jacasser d'une voix très aiguë. Manfred porta de nouveau les mains à ses oreilles, mais sans réussir à faire cesser le bruit.
Manfred se tourna vers l'avenir, vers la fuite. Il échappa au bruit, aux événements durs et confus.
Devant lui s'étirait un chemin de montagne. Au-dessus de lui, le ciel était lourd et rouge ; puis il aperçut des taches : des centaines de taches gigantesques, qui grossissaient encore en s'approchant. Des choses en tombèrent. Elles touchèrent le sol, et se mirent à courir en cercle. Elles dessinèrent des lignes, puis de grandes choses ressemblant à des limaces commencèrent à atterrir, des choses n'émettant pas la moindre pensée ; et elles se mirent à creuser la terre. Il vit un trou aussi large qu'un monde ; la terre disparut et devint noire, vide, puis plus rien.


Cut-up à partir de "Glissement de temps sur Mars" de Philip K. Dick





Exposition du 16.09.06 - 31.10.06
Vernissage vendredi 16 septembre à 20h

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